« Sous | Page d'accueil | Encres »
07.11.2007
Moucharabieh
Elle parle. Les yeux en feux. Les joues en fleurs. Désir de tendre le doigt et de toucher la nappe mouvante du grand lac sombre. Au fond de tes pupilles, elle voit défiler des nuées, glisse sur des cumulus dispersés. Au bord de tes cils, elle se penche doucement buste tendu, laisse couler sa voix le long des parois raides. Silence à découper en lanières. Elle a peur. Ne sait pas très bien de qui quoi. Léger vertige. Ça manège tout autour. Deux corps arrimés, balancent l’un vers sur autour de l’autre. Avant il n’y avait rien. Là une scène s’ouvre. Elle arrondit les lèvres cherche les mots. S’offre en horizon dégagé.
De très loin, tapi chez toi, tu modules ta voix, un ton en dessous, chuchoté qui cherche l’intime. Creuse un sentier tapissé de mousses fraîches en balises végétales pour adoucir la pente.“Viens, n’aie pas peur” main tendue, serrer la paume chaude, “avance encore, fais un pas puis un autre ; sentir ton odeur. Te reconnaître avant de te connaître”. Elle parle avec clarté, les mots se détachent en précision. Elle parle de chez elle, tisse pelotes qui s’enroulent en plis veloutés. Concentré, tu attrapes un fil puis l’autre les noue autour de ta nuque. Te voilà tout enroulé. En volupté dans cette soie fine et solide.
Je vois la trame se faire, ça se dessine sous mes yeux. Ça se découpe et découpe en douleur une absence, mon exil. Du jeu social à l’échange, quelque chose est né. Les regards s’emmêlent, se fondent. Roulés coulés dans la clairière ensoleillée avec les herbes folles qui fouettent les mollets. Je pars en exil. Témoin gêneur impuissant d’une rencontre qui ne le concerne pas. J’essaie de dire quelque chose. Rompre les charmes, casser les fils de trames. J’essaie de dire pour dire y être sans savoir quoi. Cou tendu comme une oie je dis moi moi moi. Agite une tête vide, claque du bec en mouvement sec. Voix ensablée crisse dans la bouche. Bloc pâteux indigeste. Moi n’a rien à dire, se force à intervenir pour s’imposer, s’interposer. “J’ai xiste, suis là, regarde et moi et surtout ne vous regardez pas”. Je cogne derrière la vitre en mouche butée. Cogne et se fait mal. Témoin derrière vitre teintée. Personne ne me voit plus. Le réel s’éloigne. Le brouillard perle sur la rétine. je suis un petit point qui s’éloigne sans bruit dans ma nuit choisie. Dédoublement, je me vois disparaître, je me fais disparaître. C’est le jeu. Je m’enroule de dignité, je n’ai plus envie de jouer. Je lance le bras sans espoir rate l’ombre des fils tendus.
Je me rêve caméléon transformation vers l'infini de ton désir, revêtir tous ces corps, capter tous tes regards. Je regarde de loin tes mains. Sens leurs poids sur ma nuque, la peau frissonne, s’exalte. Boules de désir ricochent dans la chair ventre. Tombe en creux de mémoire. Corps-peau en secousses quand la main effleure. A peine, à pleine. Frimas du corps dans chaque pore. Suivre les méandres tendres sans fond fin. Ouragan du sentir. Quelque chose palpite ouvert fermé en creux de paume. Une petite boule tiède sans voix et sans sommeil.Z
16:31 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note



Commentaires
D'abord j'aime le titre; ça me renvoie à Sidi Bou Saïd que j'aime follement. Ensuite ces mots-mouches-insectes-agités comme s'ils cherchaient leur chemin dans la lumière entr'aperçue par la vitre teintée du désir. Ils butent, affolés, contre le réel-rêve-réalité, ajointés comme un seul tissu conjonctif. Le choc de tous ces mots forme une clarté heureuse, belle comme l'oxygène après la pluie, les éclaircies ensoleillées qui font flamber les collines.
* Sur la peinture qui est sur ma page: en effet, j'ai découpé des bouts de draps en lin puis marouflé sur toile. Voilà pourquoi tu as cet aspect de tridimentionnalité.
Bises à toi, vertigineuse créatrice de mots insectes nommés Désir.
Ecrit par : Bona | 01.11.2007
C'est drôle, moi aussi, Moucharabieh, une vraie douceur lexicale !
Puis l'ensemble... qu'il fait bon se relire... à voix basse...
"Je me rêve caméléon transformation vers l'infini de ton désir."
Vraiment très beau.
Ecrit par : S. | 02.11.2007
Ecrire un commentaire