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25.02.2008

A Jeanine

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Jeanine Celle. 22 décembre 1929 - 23 décembre 2007


Tard dans la matinée, je me lève la première. Nous nous sommes endormies dans l’unique pièce chauffée de la maison. Je regarde ce visage travaillé par le temps. Passé un certain âge, les sexes se confondent. Comme si cette séparation s’était érodée, comme s’il y avait eu contamination réciproque à force de se côtoyer ou plus rien à revendiquer à cet endroit là. Les corps ressemblent à de vieux arbres dénudés en hiver, à la fragilité noueuse. Les visages sont aspirés de l’intérieur. Les orifices se rétractent, ne laissent entrer que le strict nécessaire de ce dehors vécu comme une intrusion de plus en plus dérangeante. La curiosité se retire laissant sur le sable des fossiles de vie. Les racines du palétuvier ont touché l’eau salée et se figent.
Le calme devient pesant. Tous les objets se détachent très nettement dans la pièce sous la lumière du matin. Mais quelque chose me frappe soudain. Un trou d’absence, un manque qui leste le ventre, coupe le souffle, laisse un goût de métal en bouche. Les doigts de pied dans le vide, je suis tout au bord et répugne à regarder. Je vois devant moi se détacher ce que je sais mais refuse encore de le formuler. Histoire de gagner un peu de temps, dérisoire, pour me préparer. En sachant qu’il est impossible de se préparer. J’avance la main vers la vieille femme, tout doucement, j’ai peur de ce que ma main va sentir. Je touche son épaule osseuse et la retire très vite. Mordue de froid. Je remonte la couverture sur elle, pour y croire encore. Et j’attends hébétée, assise au bord du lit, les yeux fixés sur cette bouche entrouverte qui s’est tue. Je sens très fort en moi la vie qui circule, le flux sanguin, le bruit des organes. C’était la nuit qu’elle attendait. Une nuit pour transmettre, pour se dire, une nuit pour raconter et ne pas mourir. Pour que l’histoire se dépose dans une autre mémoire qui en racontera des bribes à son tour. L’histoire d’une vie qui circule d’une bouche à l’autre et continue à se transformer. C’était la nuit qu’elle attendait et j’en suis la dépositaire. C’est aussi ma première rencontre avec la mort. On n’en sort pas indemne. Curieusement je me sens libérée. Quelque chose s’est dénoué cette nuit. Une mort peut se passer aussi ainsi, en douceur, sans cri ni bruit. Imperceptiblement. Tout comme une vie.
Zaiat

Commentaires

Sûrement, calmement.

Ecrit par : michel, à franquevaux. | 28.02.2008

"Pour que l’histoire se dépose dans une autre mémoire ..."
Oui.
Très touchée par ce texte.

Ecrit par : S. | 01.03.2008

un petit coucou en passant, chère danseuse...

Ecrit par : Bona | 06.03.2008

magnifiquement dit

la mort ça fait froid dans le dos alors c'est bien d'y mettre des sentiments

Ecrit par : philippe | 10.03.2008

Bonsoir belle danseuse!
Tu nous laisses orphelins de tes mots de pulpe. Alors...?
Merci pour la "caresse dansée" et "la mer".
Tes mots font du bien ici, vraiment...

Ecrit par : Bona | 13.03.2008

Merci de ton passage.

Ecrit par : Bona | 13.03.2008

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