17.06.2008

Extrait 6 : Le bassin

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Après la chaleur ambiante, je m’attendais à un choc thermique. Rien de tel. Aucune différence de température mais une pure différence d’élément. L’eau m’ouvre de grands bras accueillants et je m’y glisse sans effort. La précision des contours s’estompent. Je ne sens plus clairement mes limites. Ce n’est pas la sensation de l’enveloppe mais celle du mouvement qui prend le dessus. Le moindre geste se répercute jusqu’au bout du bassin. Avec ma main je peux toucher l’épaule de la petite femme brune là-bas de l’autre côté. Nous sommes toutes reliées par le flux qui transmet les plus imperceptibles variations. L’immobilité du vivant n’existe pas et l’eau en donne une conscience accrue. La loupe géante zoome sur les vibrations. Délivrés de la pesanteur, nous planons en surface. Me voilà cormoran, se laissant dériver au fil du courant, les yeux accrochés au ciel. Je sens le vent liquide glisser sur mes plumes. Les membres plaqués au corps, je traverse l’épaisse substance comme une flèche de chair. Un nuage de chaleur m’englobe dans sa douceur et m’entraîne à sa suite. Looping, vrille, spirale, je m’enroule autour de mon axe. Suis un vaste couloir fileté de lumière. Le coup de projecteur solaire sème en pluie ses cristaux brasillants. Tout en haut défilent les nuées, leur blancheur grise s’imprime en négatif sur les dalles. Tête sous l’eau, les sons cuits à l’étouffée prennent une densité nouvelle. Ils se moulent en nappes d’où émergent soudain des cris estompés comme des billes lancées dans un tas de sable. Leur course brusquement ralentie. Je découvre une forêt de jambes en bouquets de racines et radicelles arrimées à leurs bulbes qui cherchent à s’accrocher au vide. La pâleur des peaux veinées de bleue, presque translucides disent une étrange fragilité. Je vise le fond du bassin. Le piqué se prépare. Il faut concentrer ses forces pour traverser la masse liquide et lutter contre les vents contraires. Je m’accroche à la dernière marche de l’escalier métallique pour rester là, au fond, le plus longtemps possible. La vie au ralentie, dans un silence plein, avec un corps léger aux désirs ascendants, un corps qui ne peut que chuter vers le haut. La vie verticale. Contre la paroi, une petite niche abrite un curieux sablier. C’est un sablier inversé. Lentement le temps remonte et s’écoule à l’envers. Des billes denses s’égrainent en hauteur. Le goutte à goutte délicat s’écoule vers sa source dans un espace huilé. Le temps remonte l’histoire, les couches se dissolvent ne laissant que de petits noyaux rouges, libres flottants, dans la substance grasse. Le temps s’échappe, fuit en apesanteur. Flotte au dessous du monde et rend la vie légère, si légère.

18.05.2008

Extrait 5

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Photo : Inde - mariage sur l'île de Diu. Z

Il fait sombre dans ce réduit. D’où je suis je ne distingue plus très bien la porte. Je me lève à l’aveuglette, avance vers l’endroit par où je suis entrée. Et bute contre un mur qui sent le salpêtre sans trace aucune d’ouverture. Je le parcours de la paume sur toute sa longueur. Rien. Je fais méticuleusement le tour de la pièce, le corps collé à la cloison. Rerien. Quelque chose cloche. Il fait de plus en plus sombre. Je distingue à peine ma main devant moi. J’arrive au niveau de la baignoire, monte sur le bord pour chercher à tâtons la fenêtre condamnée. Ma main ne trouve qu’un mur râpeux sans traces de châssis. Curieusement je ne m’affole pas plus que ça. Il doit y avoir une explication, une issue. Forcément. Puisque je suis rentrée je dois pouvoir sortir. J’avance avec des précautions de funambule. Je m’habitue à l’obscurité mais l’habitude n’est d’aucun secours ici. Même en s’habituant, le noir est si serré que je ne vois rien. La vision n’a d’ailleurs plus d’intérêt, il faut s’en passer là où ne pénètre aucune lumière. Il ne fait plus ni chaud ni froid. Il ne fait rien. Il me semble évident qu’autour de moi dans l’obscurité, des choses sont, se déplacent, tout à leur affaire. Lorsque je reste immobile, je les sens se mouvoir silencieusement. L’air qu’elles brassent me frôle. Elles ne se préoccupent nullement de mon existence, ni de mon parcours à condition, me semble-t-il, que je garde un tracé très précis. Que je suive la route que mes pas dessinent. Il y a un agrément tacite, avec des codifications bien précises à respecter. J’ai l’intuition forte que je dois éviter l’hésitation autant que l’empressement. Je me surprends à penser « De toute façon il y a de la place pour tout le monde ici ». Très concentrée sur mon trajet, je réalise que je n’aurais pu marcher aussi longtemps dans la première pièce. D’ailleurs, je ne vois plus de murs, je ne vois rien. J’avance juste dans un noir ramassé et de toute évidence, je ne suis pas la seule. Soudain mon pied touche quelque chose, je tends lentement la main en avant et la pose sur ce qui me semble être une cloison souple. La main puis tout le bras s’enfonce dans une matière spongieuse jusqu’à l’épaule qui bute contre et ne parvient pas à percer. J’envoie au hasard l’autre bras en expédition. Il traverse lui sans problème la cloison poreuse. Ça y est, mes deux bras sont passés. Mais curieusement le reste du corps n’y parvient pas. Je m’approche au maximum, tronc et profil collés à la paroi, et tente d’explorer à distance le vide derrière. L’absurdité de la situation me paraît soudain cocasse. Quand soudain quelque chose s’agrippe à ma main gauche. Chaud, mou, rapide, c’est une autre main qui la saisit, l’empoigne, s’accroche et tire de toutes ses forces. Ma main gauche surprise se débat, résiste, perd du terrain. Je cherche à réagir avec la main droite pour chasser l’intruse quand je découvre atterrée que c’est de cette traîtresse qu’il s’agit. Force m’est de constater que mes deux mains désormais autonomes se battent férocement. Je tente de les séparer, de les raisonner. En vain. Personne ne m’écoute plus. J’en viens même à me dire que la cloison me protège. Dieu sait ce dont elles seraient capables si j’étais à proximité. Les coups pleuvraient sûrement. Je n’ai plus qu’à attendre patiemment qu’elles se calment et me reviennent pas trop mal en point. Elles finiront bien par se lasser. Au bout d’un temps infini, ça semble s’être calmer de l’autre côté. Je n’entends plus un bruit. Tout juste un vague ronflotement. Je les perçois enfin apaisées, l’une dans l’autre, réconciliées. Même pacifiquement lovées. Autant profiter de la trêve pour les ramener en douceur. Sournoisement je tente de les séparer sans les réveiller. Tollé ! Elles ne dormaient que d’un doigt et ont saisi la manœuvre. Les voilà liguées contre moi, cramponnées l’une à l’autre. Quel culot ! Je deviens leur bouc émissaire. C’est un peu facile. Elles s’agriffent pour mieux tenir. Et me voilà bien empêtrée. J’ai beau tirer, rien à faire, elles forment une anse solide. Je suis leur prisonnière. Mais je les aurais à l’usure. Je n’ai pas dit mon dernier mot. On verra bien qui s’épuisera le premier.
– Le vent s’est calmé, vous pouvez sortir si vous voulez.
Une nouvelle ruse ? Où veulent-elles en venir ? De quoi parlent-elles ? Une troisième main secoue énergiquement mon épaule.
– Ah ça suffit, à la fin, laissez-moi tranquille.
Deux yeux écarquillés sur un gros visage me fixe à quelques centimètres. Je lève la tête, balaie la pièce du regard, une lumière crue entre à flot de la porte ouverte par laquelle les gens commencent à sortir. Je regarde incrédule l’arrondi de mes bras en panier avec tout au bout mes deux mains sur la table. Docilement posées.

06.05.2008

Extrait 4

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10 avril 2006. Tempête de sable sur la province de Gansu en Chine. Crédit photo : China Daily
 
Une poussière ocre tourbillonne. Terre ou ciel ? Tout se mélange. L’air se pique de grains. Des sacs plastiques multicolores virevoltent entre les toits, trouvent des points d’accroches et s’improvisent en fanions de tempête. J’avance avec difficulté, droit devant, grisée par la violence du vent. Le sable rouge se déverse maintenant à grand flot sur les rues. Par hectolitres, le vent déplace les déserts lointains et enterre les reliefs. Il entreprend d’engloutir la ville. Des dizaines de petites morsures criblent la peau qui se satine. Je sens à nouveau mon corps, ses limites. Je voulais me giffler, le vent le fait. Il en fallait autant pour me réveiller. Une fois encore, je dois trouer ma forme pour avancer. Affirmer ce corps en mouvement dans une masse dense, qui presse. Autour de moi, les contours ensablés s’érodent. Les arêtes s’effritent, des rondeurs insolites émergent. Curieusement, je prends plaisir à cette lutte inégale. Il faut protéger les orifices. Le sable pénètre tout. Au coin des yeux, il s’entasse, force le regard à rester ouvert. Il crisse sous les paupières, remplit les narines, les conduits auditifs. Il dérègle les sens, isole de l’extérieur. Et couvre le monde d’une gaze légère et compacte à la fois. J'avance au fond d'une mer profonde, mes organes en échos. Si je m’étendais sur le sol, en quelques heures je pourrais disparaître, ensevelie.

06.04.2008

Extrait 3

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Photo : Harry Celle – Indonésie 2007

Le soleil coule au raz de l’horizon quand je monte l’escalier étroit et raide qui débouche sur une chambre carrée très sobre. Un lit en fer forgé fait face aux fenêtres. Il n’y a rien d’autre. Rien d’autre que cette vue sur la plaine qui s’étire au pied du lit avec trop de mélancolie. Cette pièce est un concentré d’absence. Je me fige déconcertée : sur les draps blancs se découpe très nettement la trace d’un corps. Je fais le tour du lit les yeux rivés sur l’empreinte légère et m’étends à côté avec précaution. C’est un corps frêle, dans lequel je pourrais me glisser facilement. Un trou de présence qui vibre sous la paume. Je pose l’oreille en creux tout contre et attend. Un flot d’images se déverse. Pensées, rêves encore verts sous les plumes coulent en torrent tumultueux. Ça bouillonne tout azimut : des images, des mots se heurtent dans ma tête. Vacarme assourdissant de vieilles tempêtes. Des voix s’élèvent, racontent, remplissent. Les mots en collision expulsent des images tordues. Quelque chose se brise. Des bras tendus en aveugle cherchent à attraper, s’accrocher. Mes paumes repoussent des formes qui se dérobent. Je lutte contre l’intrusion massive des mots monde de l’autre. Puis brusquement tout s’apaise. Un grand calme blanc m’avale lentement. Je glisse doucement le long des fils de soi.
Mais un bruit répété contre la cloison creuse son chemin vers moi. Une bête sonore rapide et têtue pénètre mon oreille encore au ralenti. Je jette un regard circulaire dans la pénombre. Tout semble à sa place dans la pièce. Il fait froid. J’enfile des chaussettes et me recroqueville sur le radeau de coton blanc. Trop de houle encore pour risquer un pied au sol. Du bruit à nouveau. Un frottement sourd. Je me lève, hésite, tâtonne, rate l’interrupteur. Un faible rai de lumière perce entre les persiennes. Dans l’opacité mon regard s’adoucit, scrute la fenêtre, se pose sur l’interstice. La lumière verticale s’arrête net. Au deux tiers de la fenêtre. Dehors, une large masse sombre appuie sur la paroi. Quelque chose pousse contre la fenêtre. J’hésite encore. Les pieds sur le bois frais, j’avance prudemment vers le jour. Une mince couche de terre monte directement derrière la vitre, contre la vitre. J’ouvre la fenêtre, de la terre se déverse en son mat sur le parquet. La fenêtre semble enfouie, à demi, dans le sol. Je referme en vitesse. Surtout ne pas paniquer, rationaliser, vérifier, rester calme. Je descends en trombe dans la grande pièce. Tout y est sombre et frais. Les portes-fenêtres brunes, obstruées de haut en bas, sont englouties, elles aussi, sous la terre. Je vois en coupe des racines et quelques fourmis qui s’agitent de l’autre côté de la vitre. Impossible d’ouvrir les battants qui renâclent jusqu’au refus. Aspirée, la maison s’enfonce lentement dans le sol. Sans résistance. Je remonte en vitesse dans la chambre pour constater qu’il ne reste que quelques centimètres de jour. Quelqu’un me regarde derrière la vitre. Une vieille femme à la peau de papier constellée de fines ridules. Je me reconnais en transparence dans ce millefeuille de visages.
Le jour est bien avancé quand j’ouvre une paupière réticente. Un rayon de soleil tranche le lit en deux. Je me réveille en nage avec un goût acre en bouche. J’ai envie de partir au plus vite. Je déjeunerais dehors. Je n’arrive pas à tourner les talons sans laisser quelque chose. J’écris mon nom sur un bout de papier que je plie le plus finement possible et glisse entre deux lattes de bois sous la table. Je suis secouée par cette expérience nocturne et la résonnance de ce lieu.
Cette maison me rappelle quelque chose. Quelque chose que je n’aurai pas encore vécu. Je suis chez moi sans moi, chez moi en mon absence. Chez moi vu de l’extérieur par un autre moi dans un temps à venir. Je reconnais ces lieux comme un vieil ami avec qui se poursuivrait une conversation inachevée. Lorsque l’on sait à l’avance tout ce qui va se dire mais sans pouvoir rien modifier. Je suis enfermée dans une histoire qui ne me concerne pas encore. Je suis en avance sur moi-même. Z

20.03.2008

Extrait 2

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Photo : Harry Celle - Kuala Lumpur 2007

Dans l’obscurité de la chambre, je me familiarise avec les volumes, l’emplacement de la fenêtre, celui de la porte. Une grille de rapports nouveaux à intégrer. Je découvre aussi une palette sonore inédite. Me tends vers les froissements du vent dans les branches. De loin, le souffle de la montagne gonfle le silence. Une grenouille sérénade en solitaire, puis se forme un duo qui se mue en trio, quartet, quintet, sextet... Les coassements se superposent, s’imbriquent, se répondent en arrangements surprenants, parfois cocasses qui dérident la nuit. Etonnantes noces aquatiques dont le bouquet s’arrête net et laisse l’air vibrant d’échos. Je suis impressionnée par la puissance vocale de ces petits corps qui tiennent à peine dans une main. De vraies caisses de résonance sur pattes. L’opéra nocturne glisse vers une petite musique de chambre trouée de silences. Et je glisse aussi… lorsqu’un léger cliquetis derrière la porte focalise mon attention. Un rai de lumière se dessine au sol et la poignée tourne lentement. La lumière s’éteint au moment où la porte s’ouvre. Je n’ai pas le temps d’avoir peur car la silhouette qui s’avance respire la bienveillance. Je reconnais son odeur, reçois les senteurs de fougères de la lourde chevelure. J’ai refermé les yeux et n’ose plus bouger pour ne rien brusquer. L’ample corps se moule à mes côtés. Nous restons un temps immobile. Puis les longs doigts s’attardent, dénudent, caressent les seins tendues, descendent le long du ventre, dans la douceur des plis. Je suis de la paume le corps ferme et plein, les rondeurs souples. Je me découvre à travers cet autre corps. Caresse et reçois en écho les sensations que mes gestes suscitent. De profondes vallées en rondes collines, mes doigts arpentent un paysage connu et différent. Expérience d’une altérité de proximité. J’avance en terres défrichées, à découvert, avec une confiance plus immédiate. Nos rythmes s’accordent, s’emboîtent, dans une lenteur ronde. La générosité irrigue le dialogue des peaux. Le désir en ressac s'apaise sur une grève de sable fin. Puis calmement les corps se retirent, coulent dans un sommeil d’huile. Aucune ride pour en troubler la surface limpide. Je m’éveille tard, reposée et sereine. Ouvre les yeux sur un monde souriant, goûte à pleine peau le temps qui s’égrappe. A mes sens aiguisés, chaque grain éclate et dévoile la chair sucrée d’un instant plein. Je touche à son épaisseur, grappille ses feuilletés. Z